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Chaumont-Gistoux
La terrible répression qui s'est abattue sur Chaumont-Gistoux durant cette sombre année, conséquence des édits princiers de 1592 (Philippe II) et de 1606 (les archiducs Albert et Isabelle) persuadant à la plus grande sévérité en matière de sorcellerie, constitue, dans l'état présent des recherches en cours, une poussée de fièvre rarement atteinte au sein d'une localité du Brabant wallon. Avec trois victimes répertoriées dans le courant d'une seule année, il n'y a que Jodoigne (neuf exécutions en 1624) et Genappe (quatre exécutions en 1576) qui présentent un tableau de chasse supérieur; parmi les villages, seuls Marilles (année non précisée) et Autre-Église (1613) font «aussi bien» avec trois victimes chacun.
On est pourtant loin d'atteindre la frénésie meurtrière rencontrée dans certaines popururales; ainsi, Lonzée, petit village de la Hesbaye namuroise relativement proche de Chaumont, acquit sa notoriété de «pays des sorcières» pour en avoir envoyé six au bûcher au cours de la seule année 1637. A Oppenau, modeste terroir de quelque 650 habitants situé en Wurtemberg, ce ne sont pas moins de cinquante personnes en neuf mois de temps qui furent brûlées sur huit bûchers collectifs. La sévérité de la peine encourue par nos deux sorcières ne surprend nullement quand on observe les statistiques relatives au Brabant wallon, où il apparaît que les condamnés périssaient sur le bûcher dans 65 % des cas recensés, les autres causes de décès ou les sanctions ne conduisant pas à la mort (bannissement et amende) venant loin derrière.
Sur le plan judiciaire, l'étendue des pouvoirs confiés aux instances laïques chaumontoises en matière de sorcellerie semble, sinon absolu, du moins considérable; pour preuve, l'inhumation en terre sainte, prérogative dévolue traditionnellement à l'église, tombe sous la coupe du pouvoir civil. Se trouvent ainsi confirmées les conclusions de M.-S. Dupont-Bouchat à propos du grignotement des compétences des juridictions laïques sur les juridictions ecclésiastiques, et ceci bien que le seigneur temporel de Chaumont soit également patron de l'église et supérieur de l'abbaye de Bonne-Espérance.
Épiloguer à perte de vue à propos de la sépulture octroyée à une sorcière peut paraître, à nos yeux, de vaines arguties. Par contre, au début du XVIIe siècle, de l'inhumation dans une terre consacrée par l'Église dépendait le salut de l'âme ou, du moins, la condition sine qua non pour une éventuelle rémission des péchés au jour du Jugement. C'est pourquoi tant d'énergies furent déployées afin d'obtenir une telle grâce. Le doyen de Jodoigne restait accroché à une tradition héritée du Moyen Âge qui considérait le cimetière comme «le saint dortoir des morts », dont l'accès devait en être interdit à toutes personnes ayant commis une faute irrémissible (excommuniés, suppliciés, ...); car, selon cette conception, les cadavres des méchants souillent l'église et le cimetière, risquant du même coup de contaminer les dépouilles avoisinantes. De son côté, le seigneur abbé de Chaumont fut plus indulgent et appliqua à la lettre les directives qui se firent jour dès la première moitié du XVIe siècle, lesquelles recommandaient la clémence au cas où ledit seigneur en décidait ainsi.
Pour essentielle qu'elle soit, cette consolation post mortem n'enrien au drame vécu par Jehenne GILLART entre le moment de son arrestation et celui de son exécution. Combien de fois n'a-t-pas dû songer, en des formes moins poétiques bien sûr, à cette tragédie admirablement énoncée par Baudelaire dans «Les fleurs du mal» :
Je sens fondre sur moi de lourdes épouvantes
Et de noirs bataillons de fantômes épars,
Qui veulent me conduire en des routes mouvantes
Qu'un horizon sanglant ferme de toutes parts.
Philippe MARTIN
ANNEXE 1
Le cartulaire de Bonne-Espérance conserve également la trace d'une autre affaire en sorcellerie, antérieure au triple procès ciconsigné et toujours situé sur le territoire de Chaumont. Il s'agit de deux notes de frais émanant de l'exécution d'une sorcière nommée Marie Stevenart, qui se produisit le 21 août 1597. Encore une fois, nous avons à regretter la disparition complète des pièces relatives au procès.
La première note concerne les dépens occasionnés lors des ripailles qui se sont tenues à la taverne de Chaumont, le jour même de la mise à mort de la condamnée. Jehan le Barbier, tenancier de ladite taverne, y déclare avoir encaissé la somme de sept florins et dix-huit patars de la part de Pierre Clarboets, receveur dudit Chaumont, et ce pour la cervoise délivrée au moment du dîner pris en présence des officiers et des gens de loi de la haute cour de Chaumont. Signés: Jehan le Barbier et Nicolas Benoict, témoin et ancien secrétaire de Chaumont.
La seconde note concerne l'acquittement du coût de l'exécution de Marie Stevenart. Les échevins de la haute cour de Chaumont certifient qu'en leur présence, Pierre Clarboets, receveur dudit Chaumont a versé au maître des oeuvres de Louvain la somme de dix florins, pour la moitié de ses droits. Signés: le secrétaire de Chaumont et Andrien le Clercq, échevin dudit Chaumont.